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De la préséance de la religion sur l'État

Je reproduis ici, avec sa permission, la réaction au projet d'initiative populaire pour des religions au service du peuple de l'écrivain Claude Marc Bourget (du groupe d'Égards), avec qui j'entretiens une correspondance pour une nouvelle revue à naître du nom de Strix Americanis:

La situation qu’annonce [la proposition d'initiative pour des religions au service du peuple] équivaut pour les religions, et donc aussi pour le Christianisme, à devoir négocier leur légitimité auprès de l'État. Or les religions sont antérieures à l'État (comme d'autres institutions telle la famille) et le rôle de l'État ne peut être que de les constater, de les reconnaître, rien au-delà. Or donc, ce qui semblerait au départ un rempart contre l'Islam, par exemple, deviendrait en bout de course la geôle du Christianisme. Si l’État doit être gardien des libertés, il ne peut ni ne sait les peser une à une.

Certes, mais le projet, me répondras-tu, parle de légitimation auprès du peuple, non de l’État. Mais alors que l’homme existe, et même l’État, qu’est-ce que le peuple, ainsi utilisé? Un concept, une facilité de langage, une chimère politique. Qui a vu le peuple? Il monte aux barricades? Mais ce sont des hommes qui montent aux barricades, lesquels ont figures et portent des noms, ceux de leurs pères. Le peuple parle-t-il autrement que par ceux qui, y mélangeant toujours un peu ou beaucoup d’eux-mêmes, lui prêtent voix, et cela plus souvent qu’à leur tour? Et peut-on lui prouver quelque chose, ou lui à nous? Oui, mais par métaphore, par abstraction, par littérature. Si le peuple, c’est-à-dire, je sais bien, l’ensemble des simples particuliers (et plutôt une élite des particuliers, et la plus politique ou la plus intéressée), s'incarne, ce sera dans les institutions. Or aujourd'hui, pour faire court, les institutions n'existent toutes ou presque que par l'État et dans l’État. Les religions auront donc à établir leur légitimité auprès des mandataires, des porte-parole du peuple, lesquels seront des fonctionnaires de l'État, payés par l’État, habituellement technocrates ou autres spécialistes énarquiens. De bien petits juges, en fait, quant aux choses de Dieu.

L’on ne peut, cher Alain, nationaliser la religion. Pour peu que la religion doive obtenir un aval, il sera celui de chaque homme, c'est-à-dire des âmes. La religion s'adresse et se déclare à chacun, en son fort intérieur, par le cœur, la conscience et la lumière, non pas à une abstraction générale et à ses émissaires inventés. Elle est affaire de CONVERSION et non de quelque jeu de démocratie ou autre action temporelle. Je comprends le bien-fondé de [ce projet d'initiative], mais je le crois trop risqué, comme un remède pire que le mal. L'instrument du Droit, des droits, peut être fort avantageux, tout comme les politiques de laïcité, sans doute, mais ici, au lieu d'être un paravent contre l'Inoccident, il étoufferait l'Occident véritable, historique, Chrétien. Mais je conçois que tout est dans la façon de concevoir cet Occident. Pour moi, le Christianisme en est la rose, les roses qu'on cultive en jardin, tandis que le Droit en est, disons l'enclos. Si cet enclos est à César, point à Dieu, les roses y sont à Dieu, point à César.


Oui.

Mais la situation est différente, et conforme à cette approche, là où règne une démocratie directe authentique, car le peuple, chacune des personnes formant le corps des électeurs, peut alors se prononcer individuellement, secrètement, guidé par sa conscience. L'État est ici court-circuité, soumis directement à la décision de ses «sujets», qui, en Suisse, pays sans doute le plus démocratiquement direct qui soit, est appelé communément, et fort justement, le «souverain».

Et si les valeurs de la démocratie caractérisent l'Occident, c'est parce que l'essence de la démocratie (le pouvoir au peuple) consiste précisément à adapter le pouvoir, quel qu'il soit, aux besoins du peuple, des humains.

C'est cela, l'Occident, les droits de l'homme et de la femme, de l'individu. Et les religions qui y ont largement contribué, qui ont accompagné ce processus, n'ont certainement pas à craindre l'établissement d'un lien ferme, constitutionnel entre leurs valeurs et celles du peuple, car ce sont au fond les mêmes, et tout ce qui peut les protéger en raffermira bien plutôt les liens.

Ainsi, la religion occupe des positions très variées dans les différents pays d'Europe: l'Église d'Angleterre est dirigée par une reine, l'enseignement théologique est étatisé aux Pays-Bas, il y a des religions nationales dans les pays nordiques, les Allemands paient même des impôts ecclésiastiques, et pourtant la démocratie fleurit dans tous ces pays, incontestée, de même que les droits de l'homme. Et rien de tout cela n'est remis en question non plus en Suisse, dont la démocratie directe est un pilier central depuis des siècles.

Le point commun est le respect de la laïcité des institutions publiques, lesquelles sont guidées par des Constitutions civiles basées à leur tour sur les droits de l'homme, c'est-à-dire sur les libertés fondamentales dont doit jouir un être humain pour vivre et exprimer la part d'humanité et peut-être de divinité qui est en lui.

Si cela, cette volonté basique du peuple, peut sembler s'opposer à une religion, c'est donc soit par un malentendu, soit par une perversion de cette religion, laquelle doit alors être réformée pour participer valablement à la civilisation occidentale.

Mais il faut, pour bien comprendre ce processus, établir une différenciation tranchée entre la conscience (ou la croyance ou la foi), la religion et les vecteurs de la religion. Il faut cesser d'amalgamer, comme c'est trop souvent le cas,

la foi, ou croyance, soit le corps de pensées, d'émotions ou de certitudes que chacun crée, ou reçoit par inspiration, en sa conscience;

la religion, soit l'ensemble constitué d'un message central, de préceptes, de cultes et, parfois, des règles d'un système ecclésiastique; et

la communauté religieuse, ou Église, soit le corps social que constituent les fidèles d'une religion donnée.

L'initiative pour des religions au service du peuple part du principe que la conscience, cet organe spirituel, individuel, permettant de vivre le message de la religion, est ce que le législateur doit protéger. C'est d'ailleurs ce qui ressort très nettement d'une lecture attentive de l'article constitutionnel correspondant de notre pays, que voici, pour mémoire:

Art. 15 Liberté de conscience et de croyance

1 La liberté de conscience et de croyance est garantie.

2 Toute personne a le droit de choisir librement sa religion ainsi que de se forger ses convictions philosophiques et de les professer individuellement ou en communauté.

3 Toute personne a le droit d’adhérer à une communauté religieuse ou d’y appartenir et de suivre un enseignement religieux.

4 Nul ne peut être contraint d’adhérer à une communauté religieuse ou d’y appartenir, d’accomplir un acte religieux ou de suivre un enseignement religieux.

Le sens le plus appuyé de cet article, car figurant dans son dernier alinéa, est d'exclure toute contrainte, toute coercition en matière de participation à une communauté religieuse. Sagement, l'article constitutionnel évite de qualifier les religions d'une quelconque manière. Cela est sage, car, en effet, les religions précèdent l'État; l'État n'a donc pas à statuer sur leur substance.

En revanche, rien n'interdit à l'État de statuer sur les formes sociales que peuvent revêtir les communautés religieuses. Il doit pouvoir exiger que les corps sociaux que forment les Églises restent conformes aux dispositions civiles et pénales fondamentales.

Pour légitimer cette restriction, il doit cependant, c'est vrai, dans certains cas de figure, adopter une position qui serait supérieure à celle d'une religion dont les lois spécifiques prévoiraient des dispositions contraires, par exemple, à la liberté de conscience. Alors, l'État doit faire appel à une autorité précédant non seulement la sienne propre, mais celle des religions.

Deux approches me paraissent alors possibles. D'abord, l'approche spirituelle, religieuse:

Un croyant dira peut-être ici que seule l'autorité divine est nécessaire et suffisante pour trancher une telle question. L'initiative pour des religions au service du peuple propose de révéler cette autorité à travers le secret des urnes. Dans l'isoloir, chaque votant pourra dire si telle et telle communauté religieuse lui paraît légitime en regard de sa conscience et, le cas échéant, de sa religion. Si Dieu décide d'intervenir, quoi de plus aisé pour Lui que d'inspirer le cœur des votants?

Ensuite, l'approche s'inscrivant dans le domaine du droit:

La Confédération helvétique, en inscrivant dans sa Constitution fédérale les droits d'initiative populaire et de référendum en matière fédérale dans l'article d'introduction sur les droits politiques, et qui plus est en alinéa final, accorde à «tous les Suisses et toutes les Suissesses ayant 18 ans révolus qui ne sont pas interdits pour cause de maladie mentale ou de faiblesse d’esprit» le droit de proposer puis de voter des modifications de cette même Constitution fédérale.

Ainsi, le peuple suisse est parfaitement en droit de définir, en usant du droit d'initiative populaire, ce qu'il entend considérer comme une communauté religieuse légitime dans son pays. Il ne doit pour cela toucher à aucun droit constitutionnel existant, ni enfreindre aucune loi, ni prendre un ascendant illégitime sur la substance des religions, il ne fait qu'exercer le droit que lui confère sa qualité d'être humain et de citoyen de son pays.

Une communauté religieuse qui professe d'une part la valeur de la foi et des qualités divines et d'autre part le respect de lois visant à garantir le respect des droits de l'homme peut-elle légitimement souhaiter se soustraire à ce jugement des consciences? Le cas échéant, une Église rejetée au terme de ce test ne devrait-elle pas se remettre en question – n'y aurait-il pas là, même, pour elle, un caractère salutaire?

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