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Les adorateurs du diable

Hier soir, au nord de l’Irak, des terroristes suicidaires ont fait exploser plusieurs véhicules dans un village, causant plus de 250 morts et plusieurs centaines de blessés, tous civils. Les victimes sont essentiellement des Yezidis, membres d’une minorité religieuse kurde (500.000 personnes environ, trois membres au Parlement) dont les traditions sont presque uniquement orales.

En guise d’explications, l’armée américaine propose la volonté d’Al-Qaïda d’influencer l’opinion publique, de décourager les instances politiques de laisser les troupes en Irak. Al-Qaïda aurait en effet proféré des menaces à l’endroit de cette communauté la semaine dernière.

Autre théorie souvent entendue:

(…) ces derniers mois les relations avec les communautés sunnites voisines se sont gravement  détériorées, après la lapidation par une foule de Yézidis d’une jeune fille de 17 ans,  elle-même yézidie, qui s’était enfuie pour épouser un jeune homme musulman.

Mais combien de haine faut-il cultiver pour trouver juste d’assassiner plusieurs centaines de personnes au hasard afin de venger une vie? Et à ce propos bien sûr, il y a le fait que les Yezidis sont appelés des «adorateurs du diable» par les Musulmans de la région. L’origine de cette injure — c’est une injure car les Yezidis n’adorent pas le diable, ils nient son existence – est expliquée comme suit par Jean-Paul Roux:

Quelques musulmans sunnites m’ont expliqué que l’islam, au sein duquel les Yezidis sont insérés, leur a tant répété qu’Allah était clément et miséricordieux qu’ils ont jugé qu’ils n’avaient rien à craindre de Lui et qu’il valait mieux se concilier Iblis (Satan) pour l’empêcher de nuire. Je n’ai jamais pu discerner s’ils plaisantaient ou étaient sérieux, mais j’inclinerais à penser qu’ils croyaient en ce qu’ils avançaient, car certains savants occidentaux ont donné la même explication – laquelle n’avait sans doute pas germé dans leur esprit…

Puis le spécialiste explique l’origine, en réalité musulmane, de la réconciliation, théorique, avec Satan que les Musulmans semblent vouloir prêter aux Yezidis:

Aux X-XIIe siècles, les théologiens et les mystiques musulmans portèrent [au problème du mal et de Satan] la plus haute attention. D’après le Coran (II, 27 sq.), le Seigneur ordonna aux anges de se prosterner devant Adam: «Ils se prosternèrent à l’exception d’Iblis qui refusa et s’enorgueillit». À des hommes aussi éminents que Mansur Hallaj (vers 859-927) et Ibn Arabi (1163-1202), l’existence de l’esprit mauvais parut incompatible avec les doctrines de la prédestination et de l’omnipotence divine. Si tout est écrit (mektub), Satan n’a pas sa raison d’être. Si le mal existe indépendamment de Dieu, Dieu n’est pas tout-puissant, et qui n’est pas tout-puissant n’est pas Dieu.

La méditation sur ces données les amena à conclure que Satan refusa d’obéir par «amour exclusif de l’idée pure de la déité», car il ne voulait rendre hommage qu’à Dieu seul et, comme le dit Hallaj, qu’il n’y avait pas en définitive «parmi les habitants du ciel de monothéiste comparable à lui» (Massignon). C’était une réhabilitation presque totale.

En fait, pour résumer les explications de Roux, les Yezidis croient en un Dieu unique, infiniment bon, mais trop lointain pour s’occuper des humains, auprès desquels Il délègue quelques anges, qui s’incarnent de temps en temps pour les guider. Ils prient le soleil et la lune à leur lever et à leur coucher (donc quatre fois par jour), ils croient en la justice par la réincarnation, font beaucoup de pèlerinages, de processions, de célébrations. C’est une secte comme il y en a tant.

Il y avait sans doute quelques adorateurs du Mal hier soir, dans ce village, mais ils n’étaient pas de cette secte-là.

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