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De la judéité comme d’un phénomène naturel

Pourquoi l’antisémitisme? Pourquoi cette autodestruction des communautés qui, en chassant, isolant, éliminant les Juifs parmi elles, se condamnent au déclin, à l’indignité, à la déchéance?

En effet, l’histoire et le bon sens concourent à montrer que lorsqu’une société agresse ses Juifs, elle entre, selon les termes de Jean-Pierre Chemla, «inexorablement dans une phase de chaos et de décadence, moins à cause du départ des Juifs lui-même qu’en raison du désarroi sociétal que cette expulsion signifie».

Car, au-delà de la perte de forces vives et créatives qu’une telle attitude suppose, elle révèle un profond dysfonctionnement social et humain. Comme le souligne Daniel Pipes (dans une correspondance personnelle), le phénomène n’est pas limité aux Juifs: «Le fait, pour une communauté quelconque, d’imposer d’importants mouvements d’émigration est un signe clair de maladie, de même que l’attirance d’immigrants indique la bonne santé d’une société.»

Mais il revêt une signification particulière, et se répète avec insistance, depuis très longtemps et selon des schémas similaires, dans le cas des Juifs. Tant et si bien que la maltraitance des Juifs peut être considérée comme un baromètre de la santé morale d’une société.

En fait, les Juifs incarnent à tel point ce phénomène qu’on est tenté de lui chercher une explication universelle. Un comportement aussi paradoxal – persécuter les Juifs quand tout indique que cela est injustifié et nuisible à toutes les parties – et qui se répète avec tant de régularité n’est certainement pas la conséquence du hasard ou de la volonté de quelques-uns. Il résulte donc peut-être d’une loi naturelle, d’un processus participant à la nature humaine?

J’avance l’hypothèse selon laquelle ce phénomène repose, d’une part, sur la matérialisation au niveau social du tourment de l’être face à la vie, à lui-même, à l’univers, à ses limites: la foi; et, d’autre part, sur l’instinct le plus puissant de tous: la survie.

Ces deux notions, la foi et la survie, partagent volontiers le même creuset. Ainsi, lorsque la vie s’approche de ses limites, que l’individu est confronté à l’imminence de sa propre fin, à des questions fondamentales auxquelles il ne trouve pas de réponses, qu’une menace se précise, l’être vivant, celui qui a encore un avenir en ce monde, veut croire, son instinct prend le dessus et l’oblige à espérer. Il se forme alors en lui un élan de vigueur, pouvant s’exercer hors de toute base réfléchie, faisant appel à toutes ses facultés, conscientes ou pas, et qui sera dirigé vers un seul but: survivre.

C’est ce mariage instinctif – croire, c’est vivre; vivre, c’est croire – qui donne toute sa force physique, charnelle, au message de la foi. Et celui-ci, ainsi solidement fondé, se développe plus fort et plus haut que tout autre: grâce à son ancrage dans le lien le plus tangible entre l’être et le réel – la survie –, il persuade aisément l’esprit que la vie, et jusqu’à ses pires souffrances, a un sens, qu’elle mène à quelque chose de vrai, de grand, de beau. Telle la vie, justement, aux yeux de celui qui se sent la perdre.

Ainsi la foi, dans cette part de demi-conscience que partagent tous les êtres, est un bien inestimable, qui doit absolument être préservé.

Être juif, c’est témoigner de l’importance centrale de la foi. Par l’imprégnation de ses attributs dans le plus grand nombre possible d’éléments de la vie personnelle, sociale et religieuse, le Juif se fait le gardien, le préservateur de la foi.

Cette mission comporte un risque. Lorsque, dans une communauté, les valeurs les plus apparentes de la foi – piété, loyauté, honnêteté, rectitude, éthique, morale – commencent à être déconsidérées, pour une raison ou une autre – le plus souvent l’apparition d’idéologies dont l’essor requiert l’abandon de certaines de ces valeurs au profit d’une conviction utopique –, le Juif devient l’intrus, celui qui, par sa présence, révèle douloureusement à la communauté le mal profond qui l’affecte. Alors intervient l’antisémitisme. Les Juifs, autres, sont stigmatisés, isolés, chassés, voire pire.

Or, au-delà de l’aspect abject de cette réaction, nous pouvons y voir à l’œuvre le même phénomène qui, comme je le suppose ici, donne naissance à la judéité: la préservation de la foi. Car chasser les Juifs, c’est donner une chance à la foi, c’est projeter hors d’une société malade et contagieuse un vaisseau messager vers l’avenir. Car accabler des gens pour leur foi, c’est les obliger à la maintenir pure et vivante, à la renforcer.

Ainsi, le phénomène de la judéité serait un réflexe humain tendant à préserver la foi, et l’antisémitisme une phase de ce réflexe. Lorsque les valeurs de la foi périclitent, la communauté affectée désigne des gardiens de ces valeurs et les expulse, protégeant ainsi la communauté globale de ce mal plus grave que tout autre: la perte de l’instinct de survie.

De cette hypothèse découle une implication majeure, en même temps grave et enthousiasmante.

La solution à l’antisémitisme, aux persécutions des Juifs comme à la dégénérescence morale de leurs auteurs, consiste à vivifier la foi.

Il faut pour cela acquérir et répandre la compréhension des éléments qui la fondent et la nourrissent, soit la survie – la survie de l’humanité nécessite et mérite qu’on y consacre le meilleur de nos efforts, mondialement, religieusement – et les valeurs morales – une société dont les valeurs morales s’étiolent ne croit plus en elle, et cesse de survivre.

Aujourd’hui, le danger est plus sérieux que jamais. Le mal est généralisé, dispersé, et souvent acharné. Ses cibles dépassent le cadre des Juifs – il s’attaque à tous ceux qui défendent une pureté, une morale, des principes plus élevés ou plus profonds que les idéologies (post)modernes. Et ses manifestations sont souvent plus attrayantes que la foi, dont il se pare volontiers des valeurs.

En outre, la communauté Humanité n’a plus les moyens d’isoler un corps préservé. Aujourd’hui, tout est mêlé, lié. Si nous laissons le processus de réflexe se dérouler jusqu’à son terme, l’action autodestructrice pourrait fort bien se révéler plus forte que l’instinct de survie. Que notre survie.

En même temps, aujourd’hui, notre communauté n’a jamais été aussi bien équipée pour réussir à sortir de son adolescence, prendre conscience de ses responsabilités, atteindre enfin l’âge adulte. Choisir la vie. Choisir la foi.

La foi en la vie.

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