November 24, 2005
Résoudre le paradoxe de l’Islam
L’Islam, c’est si compliqué, n’est-ce pas. L’examen d’un livre consacré au fondateur du pire mouvement islamiste radical de notre époque, censé constituer le berceau intellectuel et moral d’Oussama Ben Laden, en fournit un exemple fascinant et instructif à la fois.
Ibn Abd al-Wahhab (1703–1792), qui donna son nom au wahhabisme, était un homme bon, raffiné, humaniste, attaché aux valeurs les plus élevées de la foi et de la justice, un promoteur des droits des femmes, un adversaire du shirk, un brillant réformateur, un partisan tant de l’interprétation moderne et raisonnée des écritures que du rejet du taqlid, bref un Musulman modéré modèle, nous dit en substance Natana J. Delong-Bas dans Wahhabi Islam, un livre récemment interdit par Al-Azhar en Égypte.
Reprenons: le fondateur du mouvement islamiste bien connu pour professer la version de l’Islam la plus rétrograde et littérale que nous subissions actuellement, celle qui domine les lois du pays le plus religieusement intolérant du monde, cet homme aurait été un modèle d’intelligence subtile, de compréhension approfondie des plus fins ressorts de la foi et de la théologie, un grand connaisseur des moindres nuances du monothéisme à travers les âges et les consciences, un homme de science (contre l’astrologie, pour l’astronomie), de bon sens (pour la foi, contre la superstition), de travail assidu (ses œuvres remplissent 14 épais volumes), qui consacra des années à l’étude minutieuse des pensées et des attitudes humaines à la lumière du meilleur de la foi révélée par l’Islam. On en pleurerait presque, tant cet homme, à travers la verve maîtrisée et les compétences linguistiques de l’auteure, semble rayonner de sagesse et de grandeur d’âme.
Oui, Ibn Abd al-Wahhab ne s’attachait pas à la lettre, mais à l’intention. Il puisait dans une mise en contexte particulièrement approfondie la substance même du message divin ou théologique. Il cherchait toujours à réaliser un équilibre stable dans ses considérants juridiques, et il y parvint au point, par exemple, de ne jamais devenir ni littéraliste ni misogyne en traitant des questions de sexes dans ses écrits – ou plutôt «il tendait à placer davantage de pouvoir entre les mains des femmes que ne le faisaient généralement les autres juristes. (Il) œuvrait activement à donner de l’autorité aux femmes par la sensibilisation à leurs droits et par l’application de ceux-ci.»
Naturellement, Ibn Abd al-Wahhab voyait dans le djihad une série d’efforts de toutes sortes vers la piété parfaite. Quoique l’auteure peine visiblement, malgré toute sa maîtrise de la rhétorique explicative («les facteurs de motivation du djihad doivent être la piété et la dévotion») et de l’omission astucieuse («le meurtre délibéré de femmes et d’enfants innocents, nés et à naître, est strictement interdit» – mais on ne dit pas qui est «innocent»), à cacher les fleuves de sang du djihad («en d’autres termes, pour [les non-combattants], seule la résistance au message religieux constitue un motif valable de les tuer, et seulement s’ils refusent d’entrer en relations contractuelles avec les Musulmans») et le racket avilissant (jizyah) imposé à ceux qui refusent d’abdiquer leur foi en faveur de l’Islam. Mais la tentative est bien enlevée, le propos est rapide et léger, la thèse paraît solidement ancrée – les pré-convaincus seront ravis.
Et, poursuit-elle, si, aujourd’hui, le wahhabisme est la première source de fanatisme religieux et la justification moderne du djihad mondial, ce n’est guère, finalement, que par une sorte de regrettable paresse intellectuelle. En effet, elle, et quelques autres penseurs, ont su reconnaître le message de paix et de retenue d’Ibn Abd al-Wahhab, que les oulémas, dont il regrettait d’ailleurs le peu de connaissances du Coran et des traditions, n’ont hélas pas respecté. Et d’ajouter quelques anecdotes et autres parallèles historiques démontrant qu’une réputation est souvent basée plutôt sur l’imagination des masses peu érudites que sur les réflexions sophistiquées de savants patients et persévérants. Puis d’approfondir différentes exégèses djihadiques pour soutenir sa thèse selon laquelle l’attitude du fondateur du wahhabisme était empreinte d’esprit de défense et non d’ambition conquérante. Et d’exclure, par une étude comparée de leurs discours, que les théoriciens modernes du djihad, tels que Sayyed Qutb ou Ben Laden, se soient jamais vraiment inspirés des œuvres d’al-Wahhab, car ils furent ou restent trop profondément impliqués dans les imbroglios sociopolitiques spécifiques de leur temps. Aujourd’hui, conclut-elle, il est urgent de revenir aux al-Wahhab originaux et véridiques pour contrer le message déviant des Ben Laden.
Et ce livre, qui révèlerait les qualités cachées du fondateur du wahhabisme, est aujourd’hui interdit par certains des plus fameux gardiens de l’Islam avec un grand I: les dignes savants de l’université-mosquée égyptienne d’Al-Azhar.
Que peut-on en penser?
D’abord, que l’Islam officiel ne partage pas le point de vue de l’auteure. Il n’est pas exclu que sa vision idyllique soit répandue parmi les «simples» Musulmans, et on sent que l’auteure le souhaite ardemment, à défaut de pouvoir l’affirmer de manière péremptoire, mais si une réforme de l’Islam devait être tentée sur la base de telles approches, comme l’ouvrage y invite, il faudrait que ce soit contre, ou tout au moins malgré les principaux dirigeants islamiques actuels. À moins de les convaincre au préalable, bien sûr.
Mais la thèse de l’auteure est-elle soutenable? Si le propos est agréable en soi – il est gratifiant de se préparer à simplement rectifier des erreurs d’interprétation –, il reste tout de même quelques doutes quant à son bien-fondé. Après tout, les travaux d’al-Wahhab, le fondateur d’un mouvement de très grande envergure, ont certainement été lus par des milliers de gens intelligents. Et il n’est pas exagéré de dire que le résultat concret de ses enseignements ne laisse nullement transparaître l’interprétation qu’en fait Delong-Bas. Pourquoi? Revenons donc à ses travaux.
Il semble évident qu’al-Wahhab ait été un penseur d’envergure. Les textes indiquent un profond niveau de compréhension et une recherche sans doute authentique. Mais, à y regarder de plus près, on peut souvent s’étonner des déductions peu critiques de Delong-Bas, qui semble estimer que la profondeur de la réflexion est toujours proportionnelle à la qualité de la décision et qu’il n’est pas nécessaire ni peut-être même possible de remettre en question le résultat d’une pensée ainsi suivie à la trace. Or cela peut poser problème.
Par exemple, elle souligne la vision finement différenciée de Mahomet proposée par al-Wahhab et explique que, pour lui, le prophète de l’Islam se distingue des autres prophètes à trois égards essentiels dont je vais présenter les deux premiers: 1. «le fait qu’il rompit enfin avec les vieux schémas d’appels gémissants à la paix» pour donner directement aux croyants des exemples d’actions concrètes à entreprendre pour la réaliser; et 2. «il fut le seul prophète qui ne commit jamais aucun péché de désobéissance envers Dieu».
Dans le premier cas, on peut se demander si la manière ne joue pas aussi un rôle? Et si la manière ne convient pas, ne répand pas la paix, de tout évidence, que faut-il penser de l’initiative elle-même? Le fait que Mahomet ait laissé d’innombrables instructions couvrant tous les domaines de la vie privée, sexuelle, familiale et sociale n’est positif que si sa mission l’est aussi. Or le wahhabisme concret, par exemple, ne confirme guère cette hypothèse, ni l’évolution de l’Islam, qui, pour regarder les choses en face, n’a jamais passé pour une floraison pacifique ailleurs que dans des rêves d’un passé ou d’un avenir lointain.
Dans le second, il faut douter qu’un homme puisse juger de la qualité de la relation entre un prophète et son dieu, et surtout qu’il puisse s’en prétendre capable avec raison – n’y a-t-il pas là une présomption à ce point exagérée qu’elle en est coupable, ou maladive, quelle que soit la qualité de la démonstration qui la sous-tend (laquelle n’est d’ailleurs pas fournie)? Car en vérité, personne ne sait ces choses. Personne ne sait si untel a désobéi à un dieu. Seul Dieu sait cela. Et untel. Peut-être.
L’auteure semble plus séduite que vraiment éclairée par les délibérations d’al-Wahhab. Comme par exemple quand elle relate dans le détail, pour le justifier, l’épisode à l’issue duquel al-Wahhab fit lapider une femme infidèle. L’histoire voudrait que la femme ait sciemment forniqué et soit venue d’elle-même confesser sa faute à al-Wahhab. Le Coran ne prévoit pas expressément la lapidation en un tel cas: cette peine est prévue par les hadiths. Al-Wahhab choisit de parler à la femme, de tenter de la convaincre de revenir à des mœurs plus chastes. Mais la femme persiste, et revient en faire confession. Al-Wahhab fait examiner la femme, pour savoir si elle a tous ses esprits. Mais elle dispose bien de toute sa raison. Al-Wahhab lui demande si elle a été violée ou a subi quelque coercition? Non, la femme n’a pas été forcée: elle fornique par choix et affirme avoir la ferme intention de continuer. Tant et si bien qu’al-Wahhab, finalement, la fait lapider.
Cette histoire est intéressante car elle permet de pénétrer profondément dans le paradoxe musulman. Nous avons ici une loi, censée venir du prophète, qui prévoit la lapidation des femmes infidèles. Comme cette punition est de toute évidence disproportionnée (sans compter qu’elle fait abstraction de la «culpabilité» des partenaires) et inhumaine, toute personne sainement normale répugne à l’appliquer – cela est universel (on repense bien sûr au trait de génie de Jésus: «Que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre»). Dès lors, deux voies s’offrent aux puissants: ils peuvent, comme al-Wahhab, tenter de contourner la loi, en faisant valoir, en l’occurrence, qu’il n’y a probablement pas vraiment eu fornication (la femme aurait commis un simple impair, serait folle ou aurait été forcée), ou ils peuvent, comme dans les nations laïques modernes, changer la loi, avec l’accord des autorités responsables.
Al-Wahhab eut pu être contraint, dans la mesure où il ne serait intervenu qu’en qualité de juge, à simplement appliquer la loi, certes, mais il lui appartenait alors ensuite de militer pour la faire changer. Dans l’Islam, cependant, on ne change pas les lois, jamais, on les contourne, parfois systématiquement, et même de manière presque institutionnalisée, mais on garde toujours la loi originale, car elle est divine. Quelles en sont les conséquences?
La femme en question voulait forniquer (malheureusement, personne ne semble avoir eu l’idée de lui demander pourquoi). Elle voulait, voilà tout. Et si une femme veut, en conscience, avoir des rapports sexuels avec plusieurs hommes de son choix, et bien il faut la lapider, car c’est la loi. Voilà la conséquence de la pratique juridique islamique. Et le fait qu’al-Wahhab ait fait précéder la sentence d’une enquête approfondie renforce encore cette fatalité, contrairement à ce que laisse entendre Delong-Bas. En effet, si al-Wahhab l’avait simplement fait lapider sur un simple constat superficiel, il aurait porté lui-même la responsabilité de sa décision. Mais en la fondant ainsi dans la volonté affichée de la femme (en admettant que l’histoire soit vraie), après tant d’études et de questionnements infructueux, il confirmait la règle inhumaine qui prévoit que l’on tue une femme qui se donne sciemment aux hommes. Il y a là une forme de folie, ou d’imbécillité, institutionnelle et juridique, l’entérinement d’une erreur effroyable et pourtant évidente, celle qui consiste à détruire la créature dans laquelle on s’imagine simplement voir le péché, et ceci au demeurant sur la base de vieux textes au sein desquels un examen un tant soit peu objectif a tôt fait de révéler une médiocrité tout à fait indigne.
Et personne, en effet, dans cette affaire n’a été dignement juge, n’a cherché à cerner le préjudice et la solution. Qui était lésé (l’instruction précise que personne ne s’était jamais plaint d’elle)? Le cas échéant, comment le préjudice pouvait-il être réparé? Dans quelle mesure une action volontaire de l’inculpée pouvait permettre de réparer les (éventuels) torts subis? Et l’action de l’inculpée avait-elle aussi eu des conséquences bénéfiques? Dans quelle mesure la communauté pouvait-elle gérer une telle situation afin d’éviter d’avoir à tuer, voire seulement punir un de ses membres? Comment intégrer une telle attitude dans une communauté sans en ternir les valeurs morales, ni en troubler l’ordre public? Comment rendre un jugement qui en même temps confirme les valeurs de la piété et de la chasteté et tolère pour de bonnes raisons la «déviance» d’une femme si courageuse, si exceptionnelle?
Est-il possible qu’une société saine, authentiquement inspirée par Dieu tout-puissant, le Clément, le Miséricordieux, etc. ne sache pas donner des réponses éclairantes à ces questions et doive recourir, au lieu de cela, au massacre d’une femme à coup de pierres en place publique? Non, certainement pas. En tuant cette femme, le théologien accompli que fut (peut-être) al-Wahhab perdait en tout cas son honneur d’homme de foi et de loi. Et Delong-Bas le défend mal en faisant porter le blâme à l’ouléma local dont elle n’indique que les motifs politiques ultérieurs à cette affaire (renverser al-Wahhab). Car en acceptant cette issue, en ne trouvant aucune bonne solution, al-Wahhab avait en effet prouvé aux gens de bon sens qu’il était incapable de gouverner pour le bien du peuple et qu’il fallait le renverser.
Cette anecdote symptomatique de la folie de l’Islam renvoie à d’autres parallèles: celui de la dichotomie entre la réputation et les actes du prophète Mahomet, et celui du fossé, apparenté, qui sépare l’Islam imaginaire de l’Islam pragmatique. Ainsi, à l’image de l’al-Wahhab de Delong-Bas, Mahomet a dans l’Islam la réputation d’un être exquis. Pourquoi? Des générations durant, à différentes époques (entre deux djihads), on ne parla au peuple que des beautés de sa moralité – car il était bien inutile que le peuple sache qu’on pouvait en faire un modèle de révolte. Pour s’identifier au prophète, il fallait alors faire montre des meilleures qualités d’âme qui se puissent concevoir. Et de la foi en cet être d’exception est né un Islam que l’on peut qualifier de traditionnel, pieux, hospitalier, voire paisible. Un bel Islam de carte postale, fondé sur de pieux mensonges.
Et c’est dans ce même esprit que des gens comme Delong-Bas nous chantent les louanges des croyants musulmans. Soit qu’ils y croient, ce qui en fait de dangereux naïfs, soit qu’ils nous trompent, ce qui en fait des traîtres, ils tentent de brosser un portrait imaginaire d’un Islam séduisant qui mériterait de conquérir le monde. Mais si cela pouvait être toléré, voire récompensé, à d’autres époques, où l’on pouvait espérer contrôler le savoir dont disposent ses contemporains jusqu’au point de réaliser un jour quelque miraculeuse catharsis sociale basée sur des croyances faussées, c’est devenu un jeu irresponsable au XXIe siècle, alors que tous les Musulmans peuvent découvrir le profil de chef de guerre sanglant de leur prophète.
L’Islam d’aujourd’hui, comme le wahhabisme d’aujourd’hui, est le plus vrai de tous, celui qui se nourrit le plus directement et le plus largement à ce qui a toujours été ses sources authentiques. Et s’il inspire la haine de l’autre, ce n’est pas par une erreur d’interprétation, c’est parce que l’Islam est une monstrueuse folie à sa base-même. Si les Musulmans le constatent, l’admettent, et dépassent cette déception par un effort créatif, alors ils auront une chance de voir l’Islam apporter la paix dans le monde. Sinon, Allah ne nous apportera guère que ses châtiments.
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