Note:
Cet article a été réalisé pour Strix Americanis, une revue canadienne dont le premier numéro paraîtra cet automne. Je recommande vivement de le lire sur le site de Strix, où Claude Marc Bourget, du groupe Égards, lui assurera une compagnie d’une rare qualité d’âme.
Ce printemps, l’action américaine au Moyen-Orient semblait porter ses fruits et faire progresser la démocratie. Huit millions d’Irakiennes et d’Irakiens votèrent, et leur Parlement fonctionne, à peu près. Les Libanais ont reconquis une partie de leur indépendance politique. En Syrie, la dynastie autoritaire des Assad n’est plus qu’un leurre. Des élections, modestes, eurent lieu aussi en Arabie saoudite. En Égypte, les prochaines élections présidentielles devraient comporter plus d’un candidat. Le colonel Kadhafi renonça à certains programmes d’armements. En Israël, on parla de paix, de trêve, d’accords.
Partout on loua ce «printemps arabe». Toutes tendances confondues. Et même une gauche qu’on pouvait croire perdue à la raison reconnaissait certaines qualités aux initiatives militaires de la coalition. Mais cet optimisme, même prudent, n’était-il pas qu’illusoire, né de l’euphorie d’un espoir de victoire facile? Car si l’action américaine au Moyen-Orient était justifiée, elle n’était pas optimale, surtout en raison des réactions de rejet et de condamnation qu’elle déclencha dans une Europe largement acquise à la cause des dictatures moyen-orientales.
Il faut se souvenir que si les Américains – soit le Congrès et le Sénat – décidèrent d’envoyer leurs troupes en Irak, c’était pour faire respecter les résolutions onusiennes, pour éviter de laisser cette institution, les Nations unies, en perpétuelle quête d’elle-même, perdre toute légitimité et encourager ainsi d’autres dictateurs à donner libre cours à leurs ambitions malsaines. Il s’agissait de faire une guerre afin d’en éviter plusieurs autres. Rien de moins n’aurait su convaincre les Américains d’envoyer les leurs au combat.
Après les cris d’orfraie de la gauche droits-de-l’hommienne et les chipotages mercantiles, notamment, de la France et de l’Allemagne, Colin Powell perdit son temps et une partie de l’honneur de l’initiative américaine à tenter de convaincre les Nations unies que Saddam Hussein disposait d’armes de destruction massive. C’était une erreur que de suivre ainsi le discours de la gauche et de défendre le projet irakien en de tels termes. Cela diluait les vraies raisons de l’intervention, et ce, semble-t-il aujourd’hui, dans l’esprit même de ses instigateurs.
Ainsi, que fait aujourd’hui l’Amérique en Irak? Elle aide un Parlement et un gouvernement islamistes à s’installer aux commandes du pays. Or tout indique que si elle parvient à ses fins, la démocratie, la vraie, celle des droits et de la responsabilisation du peuple, aura un ennemi de plus.
La démocratie détournée,
instrument de l’Islam contre l’Occident
En effet, pour tout son clinquant, la démocratie qui s’exprime aujourd’hui au Moyen-Orient signale plutôt que le cancer islamiste est en phase de métastase et qu’il menace plus que jamais les valeurs, les droits, les libertés et les idéaux qui forment la substance réelle des civilisations dignes de ce nom, quel que soit leur système politique.
Car tout indique que l’élan démocratique arabo-musulman va profiter à l’islamisme. Ce fait est confirmé jusque par les membres du Programme des Nations Unies pour le développement (Pnud). Mais ceux-ci, contre tout bon sens, et à l’instar d’un grand nombre d’analystes de la Turquie, veulent espérer que les mouvements islamistes, en s’impliquant davantage dans le processus politique, perdront leur venin et feront leurs les préceptes essentiels de la démocratie.
Seuls des individus très troublés nient à haute voix que l’islamisme soit un totalitarisme inacceptable. Mais dès lors qu’il se propage démocratiquement, n’est-il pas légitime de saluer ses progrès? Et n’est-il pas vrai que le monde occidental souffre de perdre ses valeurs morales, éthiques, religieuses? Le souffle vibrant de la foi islamique pourrait sans doute y raviver une spiritualité ternie. Certes, en évitant l’affrontement, on favorise un échange profitable. Mais comment espérer de bonne foi que de telles adaptations cosmétiques apaisent l’appel au djihad que trouvent tant de Musulmans dans leurs livres saints et dans les actes de leur prophète? La civilisation islamique est religieuse et hégémonique par définition, par foi, par vocation, par injonction divine – et nous devrions croire que les lois permissives de la démocratie vont permettre de changer cela?
Communion totalitaire
de l’Islam et du communisme
Dans cet esprit, mélange nauséabond de défaitisme devant la menace et d’ersatz de foi, d’importants efforts sont produits, en Occident, pour vanter les mérites de l’Islam, la sagesse de son prophète. Et l’on ne s’étonne pas de voir que les piliers occidentaux de ce prosélytisme sont d’anciens chantres du marxisme.
L’islamisme et l’utopie communiste ont des choses essentielles en commun. Ces deux théories promettent un paradis au prix d’une révolution. Toutes deux, aussi, ont un programme précis d’imposition du pouvoir, mais aucun système de gouvernance qui ait jamais fait ses preuves. À toutes deux, il faut commencer par croire, sans contestation, pour qu’elles puissent mener à un monde meilleur. Toutes deux, alors, assurent qu’un gouvernement d’inspiration supérieure, dirigé par des préceptes enfin purs, instaurera un règne de paix et d’abondance.
Beaucoup veulent y croire en France. Dans ce pays en même temps si impliqué au Moyen-Orient et si volontiers imprégné de centralisme étatique, une réflexion analogue fleurit, quoique pour d’autres raisons, chez nombre d’édiles, pour qui elle revêt la forme d’une certaine habileté politique. Et la France, c’est l’autre porte de l’Europe que franchit l’islamisme aujourd’hui. En France, et, de plus en plus, en Europe, en effet, on a adopté l’Islam sans espoir de retour, et l’on craint l’Islamisme, à juste titre, avec lucidité même, mais sans courage. Alors, pour calmer la bête furieuse, on renonce autant que possible à l’héritage judéo-chrétien, à des conditions claires à l’adhésion de la Turquie et à un soutien tangible à Israël et à la communauté juive, dans l’espoir que les Musulmans, sinon l’Islam, deviennent raisonnables.
Mais les Musulmans doivent constater que si le terrorisme leur donne mauvaise réputation, l’islamisme ne leur apporte guère que des avantages. Tout les incite donc à soutenir un Islam fier et conquérant – que ce soit par l’épée ou par une persuasion religieuse douce et vaguement démocratisée n’y change que peu de chose.
Nous savons tous quel désastre fut le communisme partout où il a été tenté. L’islamisme veut faire mieux avec une recette politique similaire et un détail idéologique supplémentaire: Dieu, représenté ici par une ex-divinité lunaire recyclée dans le monothéisme. En vérité, ce à quoi l’Occident fait face aujourd’hui n’est autre que le spectre tourmenté du communisme affublé du manteau poussiéreux d’un prophète et chef de guerre médiéval et d’une banderole arborant le mot «démocratie» en lettres fluorescentes.
La foi, problème et solution
Comment négocier cette opposition entre l’Islam, ou la démocratie islamiste, et l’Occident, ou la démocratie conservatrice, c’est-à-dire basée non pas sur une foi ou un projet de société précis, mais sur le respect et l’équilibre de valeurs fondamentales telles que l’État de droit, les libertés individuelles, les traditions, la pluralité, la compétition transparente pour le pouvoir?
D’abord, nous devons renoncer à l’image d’un choc des civilisations. Les lignes de confrontation réelles ne suivent les tracés politiques et civilisationnels qu’à un niveau insignifiant pour l’issue de l’affrontement. L’idéal démocratique authentique est bien présent chez les intellectuels du monde arabe, et la foi en la légitimité de l’ascension islamiste est fort bien représentée en Occident. Ainsi, de même qu’une grande partie du monde universitaire américain, notamment, peut être considérée comme acquise au projet islamiste, et que des voix s’y élèvent même aussi pour prédire le retour de la doctrine marxiste-léniniste, les pires ennemis de ces deux aberrations sont ceux qui les ont vu à l’œuvre dans leur pays, leur civilisation, leur famille, leur chair. Ce sont donc deux visions du monde, plutôt, deux attitudes fondamentales face à l’existence, qui se rencontrent aujourd’hui, toutes frontières géographiques confondues, dans ce printemps de l’islamisme.
Ensuite, il faut chercher dans ces dangers, au-delà de leur perversion, les éléments positifs qui leur fournissent leur énergie. Dans le monde acquis à la foi, on exige trop volontiers des guides, pour toutes les choses de la vie, jusqu’aux plus infimes. Et on les veut inspirés par une perfection – l’immanent, le non remis en question. Il y a là un symptôme d’immaturité, dangereux par sa propension révolutionnaire, mais aussi un signe de grande disponibilité, de sens du service et du sacrifice, de la dévotion à un projet qui dépasse sa propre personne.
Dans le monde laïc, on se désintéresse trop volontiers des principes moraux, de la justesse intrinsèque du pouvoir; on ne s’inquiète plus guère, à travers les lobbies, les syndicats, les faiseurs d’opinion, de ses intérêts particuliers ou de ses théories favorites. Il y a là un symptôme de désinvolture, de laxisme, d’immoralité – tel l’arrière-goût laissé par l’utopie froide de l’amoralité. Mais il y a aussi une confiance réconfortante et surtout pacifiante dans le système en place, dont on a de bonnes raisons de penser qu’il saura empêcher les pires excès.
Il faut, enfin, séparer le bon grain de l’ivraie. De l’essor de la jeune démocratie islamiste, il faut récupérer l’élan de la foi, et de la démocratie occidentale blasée, le bons sens et la maturité. Du côté musulman, il faut détruire la source d’énergie du spectre menaçant de l’islamisme. Pour cela, il faut le montrer, le révéler comme tel, c’est-à-dire dévoiler enfin l’inanité de la parole du prophète aux Musulmans grâce à une recherche scientifique intensive sur les origines de la foi musulmane.
En réunissant l’ensemble des documents et des pièces documentant la création de l’Islam et en en vulgarisant très largement l’étude dans le monde musulman, on permettra de constater que les valeurs positives de la religion islamique sont en fait constituées, depuis l’origine, des réactions d’apaisement des Musulmans devant la foi pervertie et forcenée de criminels terroristes aveuglés par la folie du désert – celui des sables et celui des cœurs.
En terre d’Islam toujours, pour éviter le risque du «un homme, une voix, une fois», il faut répandre ou, mieux, raviver la bonne compréhension des processus associatifs qui surent, aux époques bénies des différentes civilisations concernées, offrir un équilibre fructueux entre les gens et les peuples. Il faut plonger dans les trésors de sagesse populaire ou élitaire que l’histoire a pu sauver et restaurer les forums, les groupes de débats, les lieux neutres, les endroits protégés où les femmes et les hommes de notre temps pourront bâtir un avenir qui ne devra rien, enfin, aux fondamentalismes bornés, aux rigueurs sourdes, aux raisons mortes mais tranchantes de l’intégrisme islamique.
La défense de l’Occident
comme réveil des consciences
Ce travail sera long et difficile et ses résultats ne seront évidents qu’après un changement, un rafraîchissement de génération, soit quelques décennies. Mais il est chimérique de croire que les populations arabo-musulmanes, aujourd’hui extrêmement jeunes, sous-éduquées et constamment abreuvées de théories du complot excusant l’indigence coupable de leurs dirigeants, pourront se constituer en nations validées par leurs populations avant d’avoir fourni un tel effort.
En Occident, en revanche, il faut raviver la foi. Il faut ajouter une piété nouvelle aux activités trop sécularisées, l’économie et la politique notamment, et favoriser une recherche active des valeurs qui encouragent un retour à la morale, à la moralité, au «bien», tout simplement. Avec ou sans les religions, grâce à elles ou malgré elles, la foi en la vie et en l’avenir doit reprendre ses droits.
Car si l’islamisme est sans doute le pire danger actuel, un Islam pacifié ne suffira pas à assurer la pérennité des civilisations. La montée en puissance de la Chine, les multiples conflits régionaux qui ne manqueront pas de l’accompagner, les formidables défis posés par les problèmes écologiques et l’intégration de populations et de cultures nouvelles dans le concert des nations requerront des dirigeants, pour traverser ce siècle sans catastrophes évitables, une qualité d’âme bien supérieure à ce que le monde occidental exige aujourd’hui, usuellement, de ses modèles.
En même temps, cet affrontement contre une religion malsaine, contre la mauvaise foi, peut sauver l’Occident de la lente perdition à laquelle il ne résiste que mal, peut lui permettre de retrouver son honneur. L’islamisme, en profitant des faiblesses des démocraties occidentales, leur donne une chance de se réveiller, de réagir, de prendre le dessus. Par son alliance impie avec la gauche, qui incarne la faiblesse idéologique de l’Occident, l’islamisme lui permet d’extérioriser ses propres errances, d’en visualiser l’aboutissement, et ainsi le risque, la menace. Il faut donc, du danger, faire un tremplin vers l’avenir. Et cela est possible.
Tout est là, à portée de la main. Les compétences, le matériel, l’énergie, les instruments de communication, la volonté de bâtir un monde meilleur. Se rendre compte de cette chance, ne pas la laisser passer, prendre les bonnes décisions, ne pas commettre d’erreurs irréparables et réparer toutes les autres, inlassablement, en cherchant toujours non les culpabilités, mais les solutions.
Atteindre la maturité, l’été de la foi.
June 15th 2005 Posted to
Islam